DES REVOLTES CONTRE L'EMPIRE DES OMBRES-FINANCIERS

Le film Les révoltés de Simon Leclère a tout d'un conte moderne tragique. Les images magnifiques montrent une nature virginale filmée sans fard et sans artifice, belle à mourir, évoquant le cadre idyllique d'un paradis perdu. Dès les premiers plans, comme un prologue, les deux enfants, seuls, abrités dans une vieille maison délabrée, et qui miment une scène de repas, évoquent dans leurs échanges un couple en crise, ancrent un contexte social tendu et violent. La maison abandonnée, nichée dans cette nature sauvage, tout au long du film, devient le dernier refuge, un lieu de révélation et de révolte.F3 07

Le réalisateur évite ainsi une longue présentation misérabiliste et stéréotypée d'un monde ouvrier à la dérive. Tout n'est pas laid dans le monde ouvrier, la poésie est présente comme une revendication au travers des lieux naturels et industriels. Il se dégage même une certaine grâce. Le regard du narrateur, accompagne le parcours de ces deux enfants devenus grands avec la délicatesse et la brutalité propre à leur âge. Il en ressort la fraîcheur touchante et sincère enfouie en nous tous.

 

L'histoire pourrait commencer ainsi ...

Il était une fois Anja, une toute jeune bachelière promise à un bel avenir. Pavel, amoureux et petit ouvrier, craint de voir partir sa belle dulcinée vers un ailleurs, la ville Bling-Bling, le pays du Bonheur . Tel un jeune héros, armé de son seul courage, il part en quête de la vérité sur la mort de son père, un valeureux guerrier-syndicaliste dont il ne sait rien et qui pourrait lui donner des pouvoirs merveilleux. Il ne rencontre sur sa route qu'un vieux camarade de son père qui lui relate un passé glorieux de vaincs combats dans lesquels son géniteur s'est fourvoyé. Nullement découragé, tout à sa bravoure, il décide de disparaître par une nuit sombre et sans lune, dans les eaux de la Loire semblables au Styx . Au cours d'une expédition dans l'usine, blessé, seul et dans la nuit obscure, il dérobe des documents compromettants. Il gagne en récompense de son unique exploit, la virginité de sa belle lorsqu'ils se retrouvent, enfermés dans un secret commun.

F3 08Désormais reclu dans la maison abandonnée, mort parmi les vivants , Pavel tente de reconstituer, sur un mur lézardé, un organigramme complexe, sybillin et énigmatique , les mensonges patronaux qui pourraient lui donner des explications ou des motifs de lutte. Anja, tout d'abord vouée à sa cause, finit par le trahir et dans une dernière humiliation lui révéler son impuissance et son ignorance. Elle se réfugie chez le fils de l'Ogre-Patron, qui après lui avoir promis une vie de plaisirs et d'abondance l'abandonne nue, sous à un arbre, en pleine forêt avant de s'enfuir sans un mot et sans un regard.

Pas de roi, ni de reine dans cette histoire mais des adultes-ouvriers qui se cocufient et se cachent, qui s'observent à la dérobée, qui ne se parlent pas et se répondent par des regard entendus ou fuyants, occupés dans des intérêts personnels délétères, dénués de parole, morts de fatigue, robotisés, dépassés, usés, résignés, humiliés, sans avenir, écrasés par la machine, monstre froid qui se désosse irrémédiablement et qui finit par disparaitre dans l'indifférence et la résignation, abandonnant sans état d'âme des êtres mis K.O.

Le roi-Patron n'est plus, il porte juste les oripaux d'une bourgeoisie surranée au travers des bijoux de la reine. Celui qui tire les ficelles vient de l'empire des Ombres- Financiers, monde invisible des acheteurs d'âmes.

Dans cet imblogio, le jeune Pavel à l'âme pure sera la victime sacrifiée par les mains mêmes de l'ancien survivant et Seigneur-protecteur-syndicaliste corrompu, à qui on a confisqué ses armes pour le bonheur illusoire de sa fille Anja, devenue catin-peuple. Pavel ne peut qu'aboyer sa révolte devant son bourreau avant de retourner dans les eaux d'où il n'aurait pas dû revenir. Et le conte se termine en tragédie...

Anja, se retrouve coincée entre un père assassin et un amour perdu, mort à jamais , entre un passé révolu et un futur incertain ,victime sacrifiée d'un monde indifférent et sourd. Elle est mise dans l'urgence de faire un choix: vivre ou mourir. Elle ne choisit pas la mort mais l'expérimente. C'est peut-être par cette courageuse première prouesse que pourra rejaillir la parole, l'espoir d'un avenir possible. Comme Orphée, elle revient des eaux troubles. Elle nous regarde en face avant de remonter à la surface dans un souffle salvateur puissant . La révolte sera-t-elle ce souffle ? Un nouveau combat est possible, à mener tous ensemble pas forcémént braillard mais résolument lucide.

La fin reste à construire.

Aura-t-elle de nombreux enfants ?

 

Véronique DEBRAY

Date de dernière mise à jour : 18/10/2015